On vous a dit que l’omnicanal, c’est intégrer vos canaux de vente pour offrir une expérience client fluide. C’est vrai. Mais cette définition propre et théorique ne vous dit pas comment gérer un distributeur qui ferme du jour au lendemain en emportant 500 points de vente. Elle ne vous dit pas non plus comment arbitrer entre payer 30 000 € de listing fees par référence dans une grande enseigne et investir ce budget en Meta Ads.
Pour cet article, nous avons épluché le témoignage d’Emrick Giroux, cofondateur de Sana Chocolate — une marque québécoise de chocolat sans sucre ajouté passée en six ans de la cuisine de sa mère à plus de 2 000 détaillants au Canada, dont IGA, Jean Coutu, Shopsanté et Walmart. Leur stack Shopify + Klaviyo + Meta + SEO + distribution physique constitue un cas d’école rarement aussi documenté publiquement.
1. Stratégie omnicanale : de quoi parle-t-on vraiment ?
L’omnicanal désigne l’articulation cohérente de tous vos points de contact commerciaux — site e-commerce, points de vente physiques, réseaux sociaux, newsletter, marketplace — pour que le client vive une expérience sans rupture, quel que soit l’endroit où il vous rencontre pour la première fois.
Attention à la confusion courante : omnicanal n’est pas synonyme de « présence partout ». Une marque qui ouvre un compte TikTok, un shop Instagram, un compte Amazon et un stand en pop-up le week-end sans cohérence de message ni de données ne fait pas de l’omnicanal — elle fait du multicanal dispersé.
Chez Sana, le e-commerce et la distribution physique ont cohabité dès le premier jour de manière organique : les réseaux sociaux généraient de la notoriété, qui amenait des clients en ligne, qui créaient de la légitimité auprès des acheteurs en magasin. Chaque canal renforçait les autres — c’est ça, l’omnicanal qui fonctionne vraiment.
En 2026, la frontière entre physique et digital a définitivement disparu du côté consommateur. Il cherche un produit sur Instagram, le compare sur Google, l’achète sur votre site ou le trouve en rayon chez son épicier — et il s’attend à la même marque, le même prix, le même niveau de service. C’est votre défi opérationnel.
2. Le piège de la poule et de l’œuf : online ou offline en premier ?
La question que posent tous les directeurs e-commerce au moment de structurer leur stratégie omnicanale : faut-il d’abord consolider le canal en ligne avant de pousser la distribution physique, ou l’inverse ?
Chez Sana, la réponse est venue naturellement, et elle est éclairante : les deux simultanément, avec un rôle précis pour chacun. Dès 2018, ils construisaient une page Facebook (10 000 abonnés en un an), vendaient en ligne et démarchaient en parallèle les épiceries et magasins de suppléments à pied, référence par référence.
« Les clients vont le savoir en ligne avant de les retrouver en magasin. On lance toujours en ligne d’abord — il y a moins de friction. Le référencement en point de vente physique, c’est un autre processus. » — Emrick Giroux, cofondateur Sana Chocolate
Ce séquençage a une logique économique solide. Lancer en ligne d’abord, c’est :
- Tester la demande réelle sans engagement de stock ni frais de référencement
- Accumuler des preuves sociales (avis, engagement, chiffres de vente) qui serviront d’argument lors des négociations avec les acheteurs en enseigne
- Construire une base email qui génèrera du trafic en magasin une fois la distribution physique en place
- Garder la maîtrise de vos marges, bien plus élevées en direct qu’en wholesale
La distribution physique prend le relais pour la notoriété de masse, la crédibilité et le volume. Mais elle n’est pas gratuite — on y revient.
3. Distribution physique : comment entrer dans les grandes enseignes sans y laisser votre trésorerie
Les listing fees : la réalité que personne ne mentionne
Entrer dans une grande enseigne alimentaire en Amérique du Nord ou en Europe implique presque systématiquement des frais de référencement — appelés listing fees ou frais d’espace tablette. Chez Sana, le chiffre est brutal et mérite d’être connu : 30 000 CAD par référence chez IGA. Pour trois saveurs, c’est 90 000 dollars de trésorerie immobilisée avant d’avoir vendu la première barre.
Et ce n’est pas une dépense figée : si vos ventes ne performent pas pendant la durée du contrat, l’enseigne peut retirer vos produits. L’entrée en grande distribution n’est pas un aboutissement — c’est le début d’une pression permanente à performer.
Walmart : la logique volume sans listing fees
Toutes les enseignes ne fonctionnent pas de la même façon. Walmart, par exemple, ne facture pas de frais de référencement — mais comprime les marges. Les marges allouées à la chaîne sont plus élevées, le prix de vente consommateur est plus bas. Le modèle est entièrement basé sur le volume et les économies d’échelle sur les matières premières.
Pour Sana, entrer chez Walmart représentait un changement de modèle économique complet : non plus la rentabilité par unité, mais le volume total qui permet de négocier les achats en amont. C’est une décision stratégique qui engage toute l’opération, pas seulement le commercial.
Le rôle du distributeur : atout et point de vulnérabilité
La leçon la plus dure de l’aventure Sana est également la plus précieuse : votre principal distributeur est votre maillon le plus risqué. Sana a perdu près de 500 points de vente au Québec en quelques jours, quand leur distributeur principal a cessé son activité sans les prévenir.
À retenir : ne vous reposez jamais sur un distributeur unique pour plus de 40 % de votre volume retail. Multipliez les partenaires commerciaux par région, et construisez en parallèle votre canal direct suffisamment fort pour absorber un choc de distribution.
Comment rencontrer les acheteurs des enseignes ?
La réponse d’Emrick Giroux est simple et souvent négligée : les événements sectoriels et les salons professionnels. C’est là que les acheteurs sont accessibles, hors du formalisme des rendez-vous corporate. Une fois le contact établi, le processus de négociation prend plusieurs mois — mais tout commence par un échange humain, pas par un email froid.
4. Acquisition client en ligne : la stack qui tient la route
Meta Ads : le canal principal de conversion
Meta reste la plateforme la plus rentable pour Sana en 2025, avec un budget journalier d’environ 160 CAD/jour. L’architecture de campagnes repose sur deux types distincts :
- Campagnes de retargeting — audiences chaudes, personnes déjà en contact avec la marque. ROI élevé, coût d’acquisition bas.
- Campagnes cold audiences — acquisition pure, nouveaux clients. Objectif acceptable : breakeven sur la première commande. Le profit vient des commandes suivantes.
L’agence qui gère les campagnes (J7 Media) organise des réunions bi-mensuelles pour ajuster les créatifs aux tendances du moment. Un exemple : surfer sur le phénomène Dubai Chocolate (chocolat pistache) pour capter une audience déjà en appétit de contenu chocolat, et la rediriger vers la proposition Sana.
Google Ads & SEO : la visibilité long terme
Le SEO est travaillé sur des mots-clés produits et saisonniers. Les requêtes saisonnières (chocolats de Noël, chocolat de Pâques sans sucre) génèrent des pics de volume sur une courte fenêtre — en se positionnant en amont, Sana capte ce trafic intentionniste sans enchère publicitaire. Google Ads complète la visibilité SEO sur les requêtes à forte intention d’achat.
Influence organique : les boîtes PR plutôt que les contrats payants
Sana a appris à ses dépens que payer des influenceurs à la performance produit rarement le ROI escompté pour une PME. Leur approche actuelle : identifier les créateurs de contenu qui découvrent naturellement la marque, leur envoyer des boîtes PR en amont des lancements, et les intégrer comme ambassadeurs informels plutôt que prestataires.
« On ne paie pas vraiment des influenceurs. On travaille avec des créateurs qui aiment vraiment la marque. Ils font des taste tests parce qu’ils l’aiment — c’est infiniment plus crédible. » — Emrick Giroux
5. Email marketing & Klaviyo : le canal omnicanal sous-estimé
Dans une stratégie omnicanale, l’email est le seul canal que vous possédez vraiment. Pas d’algorithme qui décide de votre portée. Pas d’enseigne qui peut vous retirer de la tablette. Pas de coût d’acquisition à chaque envoi. C’est pour cette raison que Klaviyo est au cœur de l’architecture commerciale de Sana depuis le premier jour.
Les flows automatisés fondamentaux
- Panier abandonné — le flow le plus rentable, sans exception. Taux de récupération élevé, coût marginal quasi nul.
- Upsell post-achat — suggestion d’un produit complémentaire dans les 24-48h après la commande. Chez Sana, le panier moyen cible est de 70-75 CAD.
- Welcome flow — séquence d’onboarding pour les nouveaux abonnés qui présente la marque et incite à la première commande.
- Campagnes de lancement — la liste email reçoit les nouveautés avant les réseaux sociaux, ce qui renforce la valeur perçue de l’inscription.
L’upsell dynamique en panier
Sana utilise une application Shopify qui affiche dans le panier une barre de progression vers un seuil cadeau. Exemple : à 60 CAD de commande, une bannière indique « Il vous manque 13 $ pour recevoir 10 barres de chocolat offertes. » La majorité des clients font le pas — c’est une des tactiques les plus simples pour augmenter le panier moyen sans remise.
Chiffres clés Sana : panier moyen 70–75 CAD · CAC cible ~17 CAD · seuil livraison gratuite 60 CAD.
6. Les chiffres qui pilotent une stratégie omnicanale saine
Une erreur classique : s’appuyer sur le ROAS affiché par Meta ou Google pour piloter la rentabilité. Ce chiffre ne tient pas compte des coûts réels de fulfillment. Chez Sana, la mesure de performance passe par un fichier Excel maison qui intègre matières premières, packaging, main-d’œuvre, transport et coût d’acquisition. Résultat : le ROI réel est souvent inférieur d’environ 10 CAD par commande à ce que Meta reporte.
Ne pilotez jamais une stratégie omnicanale uniquement sur le ROAS plateforme.
La saisonnalité : planifier le creux autant que les pics
Le chocolat est un produit saisonnier, avec une haute saison de mi-septembre à mi-avril. L’été représente environ 15 % du CA annuel — un volume qui ne disparaît pas, mais dont l’économie change radicalement (coûts logistiques plus élevés, coût d’acquisition client plus cher). La bonne pratique : utiliser la basse saison pour planifier la stratégie des six prochains mois et préparer les créatifs.
7. Rebranding en pleine croissance : ce que personne ne dit vraiment
En 2021-2022, Sana s’appelait encore Ketola — un nom directement associé au régime cétogène. Le rebranding vers Sana était stratégiquement pertinent pour élargir la cible. Mais son exécution a failli faire couler l’entreprise : les représentants terrain des distributeurs n’avaient pas été correctement informés, et c’est précisément à ce moment que le distributeur principal a fermé ses portes.
Les enseignements pour tout directeur e-commerce qui envisage un rebranding :
- Prévoir un an minimum de transition, pas quelques semaines
- Former les équipes terrain de chaque partenaire distributeur, pas seulement les acheteurs centraux
- Ne jamais synchroniser un rebranding avec une autre opération majeure
- Maintenir l’ancien nom en visibilité croisée pendant plusieurs mois
Règle d’or : un rebranding en cours de croissance est une opération à haut risque. Ne le faites que si la contrainte stratégique est absolue — et prévoyez le double du temps et du budget estimés.
8. Checklist : 8 étapes pour construire votre stratégie omnicanale e-commerce
- Validez la demande en ligne avant d’investir en retail physique. Votre site e-commerce est votre laboratoire. Identifiez vos best-sellers et vos segments d’audience avant de négocier des listings en enseigne.
- Construisez votre liste email dès le premier visiteur. Activez immédiatement un flow panier abandonné et un welcome flow — c’est le retour sur investissement le plus rapide de votre stack.
- Définissez votre CAC maximum acceptable avant de lancer les ads. Calculez votre panier moyen, votre marge brute réelle et votre taux de ré-achat estimé pour déduire le CAC que vous pouvez vous permettre.
- Choisissez vos enseignes de distribution avec une logique de positionnement. Ne cherchez pas à être partout. Identifiez les enseignes dont le positionnement est cohérent avec votre image de marque.
- Provisionnez les listing fees dans votre plan de trésorerie. Anticipez 3 à 6 mois à l’avance ces frais importants qui interviennent avant tout retour sur vente.
- Diversifiez vos distributeurs dès que vous atteignez 200 points de vente. Un distributeur unique est un point de défaillance critique.
- Mesurez votre vrai ROI, pas le ROAS plateforme. Intégrez tous vos coûts réels dans un tableau de bord propre à votre activité.
- Utilisez la saisonnalité comme levier stratégique. Planifiez vos lancements produits sur les temps forts avec 3 à 4 mois d’avance, et utilisez la basse saison pour construire.
Conclusion
La stratégie omnicanale e-commerce n’est pas une case à cocher dans un plan marketing annuel. C’est une architecture commerciale vivante, où chaque canal joue un rôle précis et renforce les autres.
Ce que l’exemple Sana démontre avec une clarté rare : vous n’avez pas besoin du budget de Nestlé pour construire une présence omnicanale performante. Vous avez besoin d’une proposition de valeur distincte, d’une discipline financière sur votre CAC, d’une base email solide dès le premier jour, et d’une capacité à absorber les chocs.
L’omnicanal qui dure, c’est celui qui survit aux imprévus — pas celui qui performe uniquement quand tout va bien.
Cet article est issu d’un épisode du podcast Le RDV E-commerce, dans lequel Emrick Giroux (Sana Chocolate) revient en détail sur 6 ans de construction omnicanale — chiffres, erreurs, stack tech et plans d’expansion.


